Comment la joie aussi peut faire une bonne histoire
Défi 101 jours – Jour 4
« Depuis quelque temps, Victor tenait debout sur sa planche et commençait à apprivoiser les vagues. À sa première glisse de plus de dix secondes, il avait poussé un cri de victoire. Et quelques-uns de ses congénères sur la plage avaient applaudi. Son éclat de rire en tombant dans l’eau lui avait fait boire la tasse… l’eau salée lui était même ressortie par le nez.
Pendant son dernier surf de la saison, il avait mesuré le chemin parcouru : il tenait debout sur la vague plusieurs dizaines de secondes, il n’était plus ce parisien branché à la morgue à fleur de peau, blasé, cynique, stressé sans vouloir le montrer.
Il était devenu un homme vivant qui semblait avoir perdu dix ans en un été, bronzé, musclé, qui glissait sur l’eau, concentré sur son action. Il devenait ce prof attentif à ses étudiants, heureux de transmettre son savoir, inspiré, curieux de comprendre comment ils apprenaient. C’était surfer sur un autre type de vague. Quand il se rendait compte qu’ils accrochaient à ce qu’il disait, le regard fixé sur lui, prêt à poser une question, il se sentait entier, puissant, l’énergie vibrait en lui, il la sentait courir dans ses veines. Quand ils provoquaient parce qu’après tout c’était leur rôle d’étudiants aussi, ses réponses fusaient avec esprit et humour. À chaque rire, la connexion avec eux se renforçait. Il était heureux, son corps vibrait de joie. C’était plus qu’un sentiment ou une émotion, c’était un art de vivre. Il apprenait, il absorbait l’art de vivre joyeux, avide de vivre à plein, de se lever le matin pour se régaler d’une nouvelle journée. C’était la joie de vivre, le bonheur même ! »

Les gens heureux n’ont pas d’histoire… Vraiment ?
On entend souvent cette phrase : les gens heureux n’ont pas d’histoire. Et pourtant, cette affirmation est loin d’être aussi évidente qu’elle en a l’air. Car que racontons-nous vraiment lorsque nous parlons d’histoire ? Est-ce uniquement une accumulation de drames, de luttes et de souffrances à surmonter ? Ou bien l’histoire peut-elle être celle d’une transformation, d’un voyage vers la joie ?
C’est l’idée de l’extrait ci-dessus. Victor, ce Parisien cynique et stressé, devient breton par adoption, surfeur ancré dans le moment présent, enseignant passionné, homme vivant, vibrant, heureux. Ce n’est peut-être pas un polar, ni une romance tragique, mais c’est une histoire. Une vraie. Celle d’un héros qui change, qui évolue, qui trouve un nouvel équilibre. Et quoi de plus passionnant que l’histoire d’un être humain qui apprend à être pleinement lui-même ?
Joie et bonheur : même combat ?
Le bonheur est souvent perçu comme un état stable, un aboutissement. On le cherche, on court après, parfois toute une vie. La joie, elle, est plus fugace, plus immédiate. Elle éclate dans l’instant, comme le rire d’un surfeur qui chute et boit la tasse. Elle est un art de vivre, une façon d’aborder chaque journée avec une soif insatiable d’expériences et de découvertes.
Victor ne trouve pas le bonheur au sens où il atteindrait un sommet après une ascension laborieuse. Il apprend à vivre avec joie. Chaque vague qu’il surmonte, chaque échange avec ses étudiants, chaque seconde passée à savourer sa transformation est une victoire. Sa joie ne dépend pas d’un résultat final, mais du chemin parcouru. Et ce chemin, c’est exactement ce que décrit le voyage du héros.
Le voyage du héros : une structure universelle
Joseph Campbell a théorisé ce concept dans Le Héros aux mille et un visages. Selon lui, toute grande histoire suit un schéma en plusieurs étapes (en général 12, les voici en plus bref) :
- L’appel à l’aventure : un élément déclencheur pousse le protagoniste à quitter son quotidien. Ici, c’est le déménagement à Plouzané, en Bretagne, vécu d’abord comme une contrainte.
- Le refus de l’appel : la résistance face au changement. Notre héros arrive avec ses a priori et son cynisme.
- L’initiation : les premières difficultés et apprentissages. Le surf, l’eau glaciale, les gamelles.
- Les épreuves : affronter ses limites et persévérer. Il commence à maîtriser la vague, à découvrir une nouvelle manière de vivre.
- La transformation : il devient un homme plus joyeux, plus présent, plus aligné avec lui-même.
- Le retour : son quotidien a changé, parce qu’il s’est transformé. Il n’est plus l’ancien Parisien blasé, mais un enseignant inspiré et inspirant.
Cette structure, omniprésente dans les récits, nous rappelle que toute évolution implique une crise, un apprentissage, et un dépassement de soi. Pas besoin d’un crime ou d’un grand drame. Le simple fait de réapprendre à vivre pleinement est une épopée en soi.
Réécrire sa propre histoire
Si les grands récits suivent le voyage du héros, il en va de même pour nos propres vies. Quand nous affrontons un changement majeur, nous passons nous aussi par ces étapes. Le défi, c’est d’embrasser cette transformation, d’accepter que le bonheur ne soit pas une destination mais un chemin jalonné de moments de joie, de tristesse, de peur, d’ombres…
Alors, les gens joyeux n’auraient-ils vraiment pas d’histoire ? Ou bien sont-ils simplement les héros de leur propre aventure, avançant chaque jour un peu plus vers une vie qui leur ressemble ?
Peut-être que la véritable question est celle-ci : êtes-vous prêt à répondre à l’appel de votre propre voyage ? Et si vous en faisiez un roman ?
2 commentaires
Gaëlle Dobignard
C’est tellement puissant et vrai, tout ce que tu écris.
je suis juste ébahie.
Merci du fond du coeur ❤️
Caroline
Merci à toi pour ton enthousiasme!