Shadow work et écriture créative: comment le méchant de ton roman te représente
La part d’ombre d’un personnage de fiction
Maintenant que tu es lancé dans l’écriture de ton roman, tu as créé des personnages, un héros, bien comme il faut. Et un méchant.
Félicitations. Il est odieux, manipulateur, égoïste, probablement un peu lâche sur les bords, et tu l’as doté d’une capacité à faire souffrir les autres qui ferait frémir un psy. Beau travail. En plus, tu as aimé le rendre détestable.
Maintenant, petite question, comme ça, en passant : où tu es allé(e) chercher tout ça ?
Parce que les méchants ne tombent pas du ciel. Ils ne surgissent pas de nulle part, comme par magie, depuis un territoire inconnu de toi. Ils sont faits de ta chair, de ta mémoire, de tes colères rentrées et de tes désirs inavouables. Ils sont faits de toi, de la partie de toi que tu as soigneusement rangée dans un tiroir fermé à clé, avec une étiquette dessus qui dit : « C’est pas moi, ça. »
Spoiler : c’est quand même toi. Si je t’en parle maintenant, c’est que je suis toujours convaincue que ce qu’on écrit révèle beaucoup de nous, surtout ce qu’on « invente ».
Si tu veux comprendre d’où vient cette notion d’ombre, j’en parle plus en détail dans « Shadow work et fiction: comment un personnage nous force à regarder nos peurs en face ».
Mais avant que tu fermes cet article en te disant que je raconte n’importe quoi et que ton méchant est juste le fruit de ton imagination fertile, laisse-moi te présenter quelques profils. Histoire de voir si l’un d’eux te dit vaguement quelque chose.
Archétype 1 — Le manipulateur froid : quand l’écriture révèle ta colère refoulée
« Il souriait. C’était son arme préférée : ce sourire qui ne voulait rien dire, sauf qu’il avait déjà gagné. »
Ah, lui. Le manipulateur froid. Celui qui calcule tout, qui ne dit jamais vraiment ce qu’il pense, qui avance ses pions avec une patience d’horloger suisse. Il sait exactement quoi dire pour que les autres se sentent coupables sans pouvoir expliquer pourquoi. Il ne crie jamais. C’est ça qui fait peur.
Tu l’as écrit avec une précision troublante, non ? Les détails sonnaient juste. Les dialogues venaient facilement. Trop facilement, peut-être.
Voilà ce que ça dit, en général, sur celui ou celle qui l’a créé : quelque part en toi, il y a une colère très bien élevée. Une colère qui a appris très tôt qu’elle n’avait pas le droit de se montrer parce que c’était dangereux, ou mal élevé, ou inutile. Alors elle s’est faite discrète. Elle a mis un costume propre. Elle a appris à sourire au bon moment.
Et dans ton roman, elle a enfin trouvé un corps pour s’exprimer.
Ton manipulateur ne dit pas ce que tu n’oses pas dire. Il fait ce que tu n’oses pas faire. Il pose des limites, à sa façon tordue et toxique, certes, mais il les pose. Il prend de la place. Il ne s’excuse pas d’exister.
La question pas très confortable : est-ce qu’il t’arrive de trouver que les gens autour de toi sont un peu… naïfs ? Un peu trop faciles à mener ? Est-ce que parfois, tu vois trois coups à l’avance et tu te retiens poliment de le signaler ?
Ton manipulateur, lui, ne se retient pas. C’est pour ça que tu l’aimes un peu, même si tu ne l’avouerais pour rien au monde.
Archétype 2 — Le dominant qui écrase tout le monde
« Il entra dans la pièce et, sans dire un mot, tout le monde sut que c’était lui qui décidait. »
Celui-là prend de la place. Toute la place. Il parle fort, il coupe la parole, il ne demande pas la permission. À qui d’ailleurs ? Il a une confiance en lui qui confine à l’arrogance, une arrogance qui confine à la brutalité, et une brutalité qu’il appelle « efficacité. » Il ne comprend pas pourquoi les autres s’offusquent. Les sensibles, il les trouve épuisants.
Tu l’as écrit avec un certain plaisir, non ? Ces scènes où il impose sa volonté, où il fait taire les autres d’un regard, où il obtient ce qu’il veut sans s’encombrer de négociations polies. Elles t’ont coulé de la plume un peu trop facilement.
Ce que ça raconte : tu es quelqu’un qui prend peu de place. Qui demande gentiment. Qui reformule pour ne pas froisser. Qui choisit ses mots avec soin pour que tout le monde soit à l’aise. Tout le monde sauf peut-être toi, mais c’est un détail.
Et quelque part, il y a une petite voix intérieure qui en a assez. Qui aimerait, juste une fois, entrer dans une pièce et décider. Ne pas expliquer. Ne pas justifier. Juste décider.
Ton dominant, lui, le fait à chaque chapitre. Et tu lui en veux, officiellement. Mais tu lui écris quand même de belles scènes.
La question pas très confortable : la dernière fois que tu as vraiment voulu quelque chose, pas ce qui arrangeait tout le monde, non, ce que toi tu voulais, tu l’as demandé comment ? Avec combien de « si ça ne te dérange pas » et « seulement si tu es d’accord » autour ?
Ton dominant, lui, n’a pas ce problème. C’est son seul avantage sur toi.
Archétype 3 — Le traître, celui qui abandonne
« Il était parti sans se retourner. Pas d’explication. Pas d’adieu. Juste le bruit de la porte, et le silence après. »
Celui-là, tu l’as peut-être écrit les dents serrées. Parce qu’il part. Il quitte, il abandonne, il choisit autre chose, ou quelqu’un d’autre, sans vraiment d’explication valable. Il laisse derrière lui un vide que les autres personnages mettront des chapitres entiers à combler.
Et les détails de sa trahison sonnent étrangement vrais. La façon dont il se ferme progressivement. La façon dont les signes étaient là mais personne ne voulait les voir. La façon dont le silence remplace les mots avant même que la rupture soit officielle.
Tu as déjà vécu quelque chose comme ça, toi ?
Ce que ça raconte : le traître est presque toujours écrit par quelqu’un qui a une relation compliquée avec l’abandon, soit parce qu’il l’a subi de près, soit parce qu’il a lui-même fui une situation sans vraiment s’expliquer, et que ça lui colle encore à la conscience.
Il y a deux variantes. La première : tu es celui ou celle qui reste, qui attend et qui espère, et ton traître est une façon de donner un visage à ce qui t’a été fait, de le rendre compréhensible, voire de lui faire payer dans la fiction ce que la vraie vie n’a jamais soldé. La ‘deuxième, plus inconfortable : tu es parfois celui ou celle qui part, qui se ferme, qui disparaît plutôt que d’affronter. Et ton traître te ressemble plus que tu ne voudrais l’admettre.
La question pas très confortable : est-ce qu’il t’arrive de fuir (une conversation difficile, une relation qui demande trop, une situation qui te coûte) en disparaissant doucement, sans faire de bruit, en espérant que l’autre comprendra tout seul ?
Ton traître, lui, assume. À sa façon brutale et destructrice, mais il assume.
Archétype 4 — Le cynique : shadow work d’un idéaliste blessé.
« Tu crois vraiment que ça change quelque chose ? dit-il en souriant. Rien ne change jamais. Les gens sont ce qu’ils sont. »
Lui, il a réponse à tout. Et sa réponse, c’est toujours non. Non, les gens ne changent pas. Non, ça ne sert à rien d’essayer. Non, l’amour ne dure pas, les projets s’effondrent, les bonnes intentions pavent l’enfer et tout le monde le sait mais personne ne veut l’admettre, sauf lui.
Il est épuisant à fréquenter. Et pourtant, dans ton roman, ses répliques sont souvent les meilleures. Les plus drôles et les plus tranchantes. Et surtout, les plus vraies. Les lecteurs le détestent et le citent en même temps.
Ce que ça raconte : le cynique est presque toujours un idéaliste qui a pris un coup. Ou plusieurs. Quelqu’un qui a cru, vraiment, en quelque chose ou en quelqu’un, et qui a été suffisamment déçu pour décider que croire était une erreur de débutant. La joie aussi, d’ailleurs, a sa place dans la fiction et ce qu’on en fait en dit autant sur nous que nos zones d’ombre. C’est le sujet de « Comment la joie aussi peut faire une bonne histoire ».
Le cynisme, c’est de l’idéalisme blessé qui a mis une armure. C’est moins douloureux de dire « je savais que ça ne marcherait pas » que d’admettre qu’on espérait de tout son cœur que si.
La question pas très confortable : est-ce qu’il y a un domaine dans ta vie : amour, travail, création, relations humaines, où tu as arrêté d’espérer ? Pas officiellement, mais dans les faits parce que tu n’essaies plus vraiment, tu n’investis plus totalement, tu gardes une distance confortable qui s’appelle « réalisme » ?
Ton cynique, lui, a au moins l’honnêteté de le dire à voix haute. C’est presque rafraîchissant.
Un exemple, pour illustrer
Normalement, c’est ici que j’illustrerais tout ça avec un extrait de mon roman et de mon personnage Victor.
Victor est un méchant dans son genre. Enfin, disons qu’il a quelques zones d’ombre. Et si tu as bien lu ce qui précède, tu sais maintenant que ces zones d’ombre ne viennent pas de nulle part.
Alors non. Pas d’extraits de Victor dans cet article.
Pas parce que je n’en ai pas, mais parce que je viens de passer 1500 mots à t’expliquer que ton méchant te ressemble, et que je n’ai aucune envie d’appliquer ma propre théorie en public.
C’est ce qu’on appelle la cohérence sélective. Ou la lâcheté assumée, au choix.
La bonne nouvelle, c’est que ça prouve que la méthode fonctionne. Si même l’auteure de cet article refuse de montrer son méchant, c’est que quelque chose là-dedans est un peu trop proche pour être confortable.
Et c’est exactement le bon signe.
Le test pratique
Bon. Tu as lu les archétypes. Tu as peut-être ricané en te reconnaissant dans l’un d’eux ou tu t’es dit que non, vraiment, aucun ne te correspond, ton méchant est juste le fruit de ton imagination et tu n’as aucun problème refoulé, merci bien.
Dans les deux cas, ce petit test est pour toi.
Prends ton méchant. Celui que tu as créé, celui que tu connais mieux que tu ne voudrais l’admettre. Et réponds honnêtement aux trois questions suivantes. Honnêtement, ça veut dire sans te juger, sans te défendre, et sans regarder autour de toi pour vérifier que personne ne lit par-dessus ton épaule.
Question 1 : Ce que ton méchant fait sans remords
Il y a une scène dans ton roman où ton antagoniste fait quelque chose que les autres personnages trouvent inacceptable. Quelque chose de brutal, d’égoïste, de terriblement efficace.
Est-ce qu’il t’est arrivé, juste une seconde, juste dans ta tête, d’imaginer faire la même chose ? Avant de te reprendre, évidemment. Avant de te rappeler que tu es quelqu’un de bien.
Cette demi-seconde avant de te reprendre. C’est elle qui nous intéresse.
Question 2 : Ce que ton méchant dit tout haut
Ton antagoniste a probablement des répliques qui claquent. Des choses qu’on ne dit pas en société, des vérités un peu trop crues, des pensées que tout le monde a, mais que personne ne formule.
Est-ce que tu l’as déjà pensé, toi ? Pas dit, pensé. Dans un couloir, dans une réunion, pendant un repas de famille où quelqu’un parlait un peu trop longtemps de quelque chose d’un peu trop ennuyeux ?
Ce que ton méchant dit tout haut, tu le penses peut-être très fort, très poliment, depuis des années.
Question 3 : Ce que ton méchant obtient
C’est la question la plus intéressante. Et la plus retorse.
Ton méchant obtient quelque chose grâce à ses méthodes : du pouvoir, de la reconnaissance, de la liberté, de l’espace, de l’argent, du respect, de la tranquillité. Quelque chose que les autres lui donnent parce qu’ils n’ont pas vraiment le choix.
Est-ce que ce quelque chose, tu le veux aussi ? Par des voies infiniment plus douces, plus acceptables, plus épuisantes ?
Parce que la différence entre toi et ton méchant, ce n’est souvent pas le désir. C’est juste la méthode.
Tu n’es pas obligé(e) de répondre à voix haute. Tu n’es même pas obligé(e) de répondre par écrit. Mais si une de ces questions t’a fait légèrement grimacer, note-le. Sur un post-it, dans un carnet, dans un nouveau fichier que tu appelleras « recherches » pour que personne ne fouille dedans. C’est le début du travail.
Si cette question te renvoie à des patterns que tu reconnais dans ta vie, pas seulement dans ton roman, l’article sur le pardon par l’écriture peut être une bonne prochaine étape.
Pour finir
Voilà. Tu sais maintenant que ton méchant n’est pas tombé du ciel.
Il est fait de tes colères bien élevées, de tes désirs inavouables, de tes idéaux fracassés, de tout ce que tu as soigneusement rangé loin de ta conscience pour rester quelqu’un de fréquentable. Il dit ce que tu tais, il fait ce que tu t’interdis, il prend ce que tu n’oses pas réclamer.
Et c’est une excellente nouvelle.
Parce que tant que ton ombre s’exprime dans ton roman, elle ne s’exprime pas ailleurs de façon moins contrôlée, ou moins littéraire. L’écriture est l’un des rares endroits où tu peux être tout ça sans conséquences réelles. Où tu peux explorer ce que tu refoules sans avoir à l’assumer au petit-déjeuner.
Ton méchant est ton ombre. Et ton ombre, comme le disait Jung, que tu aies lu Jung ou pas, que tu trouves Jung barbant ou fascinant, ton ombre est aussi une part de toi qui mérite d’être reconnue.
Alors la prochaine fois que tu écris ton antagoniste avec un peu trop de délectation, ce moment où les mots viennent trop vite, où la scène est trop facile, où tu sens que tu tiens quelque chose, note-le.
Pas pour te juger. Pas pour tout arrêter et appeler un thérapeute en urgence. Juste pour te dire : tiens, voilà quelque chose d’intéressant.
Ton ombre te fait signe. Elle a juste choisi de le faire par personnage interposé, ce qui, entre nous, est une façon assez élégante de procéder.
Et si tu veux aller plus loin dans cette exploration, comprendre ce que tes personnages disent de toi, utiliser la fiction comme un vrai outil de connaissance de soi, tu es exactement au bon endroit. D’ailleurs, je serais ravie de lire le portrait de ton meilleur méchant en commentaire 😈
FAQ
Le shadow work par l’écriture, c’est quoi exactement ?
C’est utiliser l’écriture créative, et notamment la fiction, pour explorer les parts de soi qu’on refoule habituellement. Les personnages qu’on crée, et en particulier les méchants, sont souvent des révélateurs puissants de notre inconscient.
Pourquoi mon méchant me ressemble-t-il ?
Parce qu’on ne peut pas créer ce qu’on ne connaît pas. Même inconsciemment, on puise dans ses propres expériences, émotions et désirs refoulés pour donner vie à un antagoniste crédible. C’est ce que Jung appelait la projection de l’ombre.
Est-ce que tout le monde projette son ombre dans ses personnages ?
Oui, auteurs débutants comme auteurs confirmés. La différence, c’est que les auteurs qui se connaissent bien le font consciemment. Et ils écrivent souvent de meilleurs méchants.
Comment utiliser mon méchant pour me connaître mieux ?
En observant trois choses : ce qu’il fait sans remords, ce qu’il dit tout haut, et ce qu’il obtient. Si l’une de ces trois dimensions te fait légèrement grimacer, tu tiens quelque chose d’intéressant sur toi-même.
Tu veux aller plus loin ? Découvre aussi 3 super techniques pour vaincre le syndrome de l’imposteur, parce que oui, écrire un méchant trop convaincant peut parfois réveiller ce sentiment-là aussi. »


